L'article sur Monsieur CORTI a été écrit par Jean Pierre EHL et publié dans le Républicain Lorrain il y a un quinzaine d'années.

Monsieur CORTI

M. Corti, c'était quelqu'un à Berviller ! Entre les deux guerres, «Monsieur le Maître» avait la charge des écoliers. Pas toujours facile d'être instituteur quand on est Corse et que ses élèves ne parlent que le dialecte. Souvenirs ...

C'est dans sa villa « Laure » à Ajaccio que vient de s'éteindre, dans sa 96e année, celui qui, entre les deux guerres, a fait partie intégrante du panorama de Berviller. Pour les adultes c'était Corti. Ses élèves ; quand ils s'adressaient à lui, disaient poliment, avec un soupçon de crainte : Monsieur le Maître. Ceux qui frisent ou dépassent la soixantaine aiment, à l'occasion, évoquer leurs "souvenirs d'écoliers des années trente.
M. le Maître était sévère ; les punitions corporelles étaient monnaie courante à l'époque. Il est vrai que pour ce jeune Corse, parachuté dans un village frontalier en 1920, enseigner était œuvre difficile et délicate. Classe unique d'une quarantaine d'élèves de 6 à 14ans, (I3ans pour les filles). Quand à 6 ans, les petits mettaient pour la première fois leurs pieds à l'école, on les installait sur les longs bancs polis par les culottes et les jupons de plusieurs générations d'élèves. Leur bagage était bien maigre, tant au point de vue intellectuel que matériel : ils ne connaissaient pas un mot de français. Leur attirail d'écolier : souvent une simple caisse de bois « fabrication maison » tenant lieu de sac et contenant la « Laï » et les « gréf'l » (ardoise et crayons).

Monsieur l'abbé Eberhardt


M, Corti connaissait quelques rudiments d'allemand, ayant été prisonnier de guerre de 1916 à 18. Les écoliers, surtout les grands, maîtrisaient
le « Hochdeutsch » bien mieux que lui. Le dialecte était, sans conteste, un tremplin naturel vers l'allemand. Le curé de l'époque, M. l'abbé Eberhardt, enseignait le catéchisme exclusivement en allemand. Il fallait, par le biais de la méthode questions-réponses savoir sur le bout des doigts « sein Katechismus ». Il fallait également comprendre, ce qu'on ânonnait souvent. Pour ce faire ce prêtre exigeant avait recours à son «Philippe ». Il avait baptisé ainsi une férule en bois très dur qui, quand elle faisait son apparition de dessous sa soutane, était un objet ,de crainte pour tous et l'auteur de bien des bosses sur certaines têtes récalcitrantes. Toutes les prières se faisaient en allemand, que ce soit à l'école, à la maison, ou pendant la messe quotidienne qui, hiver comme été, était dite à sept heures du matin et que personne ne manquait. Quand le dimanche, du haut de la chaire, Monsieur le Curé tonitruait en allemand, il fallait suivre et retenir l'objet de ses sermons. Le lundi un contrôle sévère avait lieu... Donc, vers les 11 - 12 ans, tout ce petit monde maîtrisait assez bien la langue de Goethe.

La guerre des genres

Des moniteurs désignes par M. le Maître étaient chargés d'inculquer aux marmots de six ans un vocabulaire élémentaire. Ce n'était pas facile de leur faire chanter les litanies des premiers mots français. Quand M. Corti s'en mêlait il embrouillait les choses. S'il avait des notions d'allemand, le patois local lui était complètement inconnu. Alors, comment faire comprendre aux petits que « de Dia » et « die Tür » désignait la même chose (la porte). D'ailleurs, à la plus grande joie des grands qui se marraient en douce, M. le Maître confondait souvent le genre des noms : das Tür, der Tafel, die Stuhl, die Tisch, der Sonne, die Mond, etc... Encore aujourd'hui, 60 ans après, les élèves des années trente évoquent ce temps lointain où, en cachette, on jouait à la guerre des genres. Deux groupes se formaient et criaient à la cantonade, l'un après l'autre : die Mond der Sonne... Ces erreurs de M. Corti étaient pourtant bien compréhensibles. Pourquoi, par exemple, la lune (féminin) devient-elle, quand elle brille en Allemagne, masculin. Cela vaut aussi pour le soleil qui aurait toute raison de se plaindre d'avoir été féminisé par les Allemands.

Les anciens se rappellent que les leçons d'allemand (l'enseignement de cette langue était obligatoire) tordaient le cou à la monotonie traditionnelle de certaines journées de classe. Sachant très bien que les grands connaissaient cette langue mieux que lui, M. le Maître s'installait à son pupitre derrière une pile de cahiers à corriger. Un grand était chargé de lire à ses camarades un texte allemand, souvent un chapitre de la bible. Dans un coin de la classe, une monitrice s'occupait des petits. Il arriva un jour qu'un loustic, faisant semblant de lire, improvisa une histoire rocambolesque qui n'avait aucun rapport avec le texte sacré. D'autres l'imitèrent. Les acteurs de ces contes cocasses étaient certaines vieilles personnes du village que les élèves considéraient comme des originaux... (Mouk, Glattai, Gairai, Allah, Pia, etc ...). On leur octroyait des cochons à six pattes, faisait vêler leurs vaches, batailles de boules de neige et parties de traîneau en hiver... Le rêve de tous les galopins de 13, 14 ans était d'inventer une telle histoire. Celui qui l'avait osé, gagnait la considération de ses camarades par sa hardiesse et son esprit inventif.

Le culte de Bonaparte

La muse de l'histoire avait les faveurs de M. Corti. Par la grâce de « Ernest Lavisse », il en avait fait son cheval de bataille (batailles). Il fallait apprendre par cœur non seulement les résumés, mais des pages entières... Il adorait émailler ses leçons d'anecdotes aussi amusantes qu'instructives. La palme revenait de droit à Bonaparte. Des semaines durant il relatait l'épopée napoléonienne, l'embellissait de petits récits qui passionnaient la classe. Un silence religieux accueillait ses paroles riches de tous les rêves qu'elles véhiculaient. Avec quelle verve il savait exalter la mémoire et le culte du « petit caporale ». Le soleil d'Austerlitz éclairait le tableau noir ; Ste Hélène lui mettait la larme à l'oeil...
Dans son île natale, M. Corti n'avait pas oublié le petit village frontalier du nord-est de l'hexagone où il fit ses premiers pas d'enseignant. Il écrivait régulièrement à certains de ses anciens élèves qui le tenaient au courant de ce qui se passait. Qu'il repose en paix dans sa Corse natale !