GENÈSE DE LA WÉDAGLOCK

Le Patrimoine d'une petite commune n'est généralement pas constitué de bâtiments prestigieux dont l'intérêt saute aux yeux. Ce sont presque toujours de modestes et fragiles témoignages de la vie quotidienne d'autrefois.
Beaucoup d'entre eux sont inconnus et les lignes qui suivent essaient d'être la réhabilitation, non pas d'un chef d'oeuvre, mais de la composante oubliée d'une tradition séculaire.


La Wédaglock de Berviller
Taille : 0,95 m - Poids : 650 kg
Voix : si bémol
Signe particulier : protégerait le village contre l'orage ; une croyance qui l'a surtout protégée, elle, contre les réquisitions.

Avant d'aller à ROME confesser mes péchés, laissez-moi rassembler, pendant qu'il en est temps encore, quelques images d'un passé à la fois si proche et si lointain. Si je parle de moi et de mon village, ce n'est pas par esprit de clocher. Je ne suis qu'un exemple discret et anodin parmi des milliers d'autres.

Ma fonction

Je suis une vieille dame que les outrages du temps et des hommes ont épargnée. Ce n'est hélas pas le cas pour des milliers de mes semblables. Si je ne vous dis pas tout de suite mon nom, c'est pour vous laisser le plaisir de le deviner. Pardon, vous dites que je suis "la petite cloche" ; vous avez raison, c'est ainsi qu'on me nomme malgré mes 650 kilos. Mais savez-vous que je porte sur ma personne 5 phrases rédigées en latin. Douze mots précis et concis qui résument la fonction que j'assume fidèlement depuis 215 ans. Je suis heureuse et fière de vous les communiquer :

DULCE MELOS CLANGO,
SANCTORUM GAUDIA PANGO,
DEFUNCTOS PLANGO,
VIVOS VOCO,
FULGURA FRANGO.

Permettez que je vous traduise :

Je fais entendre un chant mélodieux,
Je célèbre l'allégresse des saints,
Je pleure les morts,
J'appelle les vivants,
J'éloigne la foudre.

Sont également mentionnés, à côté de la date de naissance (1779), les noms des autorités en fonction à l'époque. Y figurent notamment : le nom du curé : Petrus JUNCKER et celui du maître d'école : Jacques STULIG.
J'en ai vu des larmes et des pleurs, mais aussi des joies et des sourires. Dans ma mémoire dorment, étroitement entremêlés, l'Histoire, la Légende et le Passé.
Mais je devrais sans doute commencer par....... le commencement, c'est à dire : ma confection.

Ma naissance

Pour ceux d'entre vous qui connaissent la langue de Goethe
référez-vous au beau poème de son jeune ami SCHILLER
"das Lied von der Glocke" :

"Fest gemauert in der Erden,
Steht die Form, aus Lehm gebrannt
Heute muB die Glocke werden,
Frisch, Gesellen, seit zur Hand..."


Permettez que j'ose, pour les non-germanophones,
un essai de traduction :

"Bien maçonnée dans la terre
Se dresse la forme cuite dans l'argile
C'est aujourd'hui qu'on va la faire,
Du coeur, compagnons, soyez habiles !

Je dois mon existence à un fondeur ambulant qui jouissait d'une excellente renommée. Après les démarches usuelles, le marché est conclu. On décide que je naîtrai pendant la bonne saison de l'an de grâce de 1779, entre fenaison et moisson.
On choisit dans ce but un champ jouxtant le chemin de VILLING (l'actuel chemin du pâtre). La coopération des habitants est exemplaire. Chacun contribue à l'oeuvre entreprise selon sa manière, ses possibilités pécuniaires, sa matière rose ou sa matière grise. Les uns fournissent logement et nourriture au fondeur et à ses compagnons. Le plus souvent on l'aide directement à creuser la fosse, à construire le fourneau, à extraire et à charrier la terre, à faire le moule, etc...
D'autres encore procurent une partie du métal nécessaire à la fonte : objets de cuivre et d'étain (plats, casseroles, chaudrons, assiettes, chandeliers, vieilles pièces de monnaie). Certains se chargent du bois de chauffe.

La coulée

Le grand événement approche. On a trimé dur et sans répit pendant 2 semaines. Tous les hommes de bonne volonté ont mis la main à la pâte : la fosse, le moule, la fausse cloche, la chape, le fourneau, le combustible (du hêtre et du chêne en quantité très considérable). Depuis une quinzaine d'heures on chauffe "à force" le fourneau. Quelle agitation, quelle chaleur, que de visages ruisselant de sueur et de gosiers secs ! Le maître du jeu et du feu, omniprésent, décide, dirige, conseille, contrôle, vérifie, ausculte. On entend le coeur du fourneau palpiter et bouillonner.
Le moment tant attendu approche. Le curé est là à côté du maître d'école et un grand nombre de paroissiens. Selon l'usage une prière est faite pour la bonne réussite de l'opération... Silence... Il y a un léger pli sur le front du maître fondeur, une ombre d'anxiété... Tout le monde regarde... Silence... Un geste... Le métal en fusion coule en sifflant dans le moule. L'heure de ma naissance a sonné ; j'ai terriblement chaud. Quand c'est fini, le chef sourit : "Elle sera belle, dit-il simplement".
La foule applaudit. On entonne le "TE DEUM". Permettez-moi d'ajouter qu'après avoir remercié Dieu, il faut aussi remercier les hommes qui ont contribué à mener à bien cette oeuvre longue et délicate. Ce sera fait par ce qu'on appelle la "Beuverie". Elle fut mémorable. La nuit venue, on danse une farandole endiablée autour de moi, encore toute chaude et fumante dans mon trou. Le maître exulte et ne cesse de répéter : "Cet enfant de notre amour est un nouveau-né fort réussi, je vous l'affirme, quoiqu'il soit encore caché dans le ventre de sa mère".

... Et quand le fondeur, dans la terre,
Ouvrait, pour le bronze, un cratère,
Tout un peuple...
... ému jusqu'aux larmes,
Se penchait pour voir naître alors
Ce qui serait l'Appel aux Armes,
Le Chant des Vainqueurs et des Morts.

Alors, au coeur du diocèse,
Dans la vieille cité française,
C'était l'Heure de la Fournaise
Tout gravitait autour du feu ;
Et, ceci soit dit sans reproche,
On ne pensait plus qu'à la cloche,
Et chacun voulait, de sa poche,
Avoir prêté du bronze à Dieu !

Chacun, toute querelle éteinte,
Voulait, quel que fût son état,
Jeter un peu de ce qui tinte
Pour que cette cloche tintât
Un délire prenait la foule
Qui jetait pêle-mêle au moule
L'or, l'étain, tout ce qui se coule,

La buire d'argent, le pichet...
Fervente époque où notre ancêtre,
Dès qu'il voyait du bronze naître,
Courait y jeter, pour en être,
Quelque chose qu'il s'arrachait


Ed. Rostand : La Cloche

Ma première toilette

Deux jours après, mon corps étant suffisamment refroidi, on me déterre et on procède à ma toilette. On me frotte avec du sable fin et humide. Les mains agiles lustrent, astiquent, fourbissent à qui mieux-mieux. Que de précaution ! Les langues marchent comme les mains ; tous les gamins sont là en cercle. Ma toilette terminée, c'est un ravissement général ; on éclate ; on me caresse ; on s'enivre par tous les sens de me voir si belle. On me fait tinter ; ma voix a une tonalité mélodieuse. J'en bronze de plaisir. Chapeau à toi, fondeur, qui si bien chapeautas les travaux auxquels je dois le jour.

Ma bénédiction

La lecture de ce rituel ne laisse pas de doute sur le véritable caractère que présentait, à cette époque, la cérémonie de ma bénédiction. Il s'agissait expressément d'un exorcisme. La croyance en l'action des démons était générale ; on savait les mauvais esprits présents en tous lieux et en toutes choses ; et je ne faisais pas l'exception ; il importait donc, qu'à peine fondue, le prêtre s'employât à purifier mon métal. Ainsi naquit l'usage de procéder à une cérémonie dont le premier acte était l'adjuration qu'on va lire, extraite précisément du vieux rituel espagnol.

"Je t'adjure, esprit pervers et immonde, ... de te retirer, vaincu, ... et de fuir hors de ce métal de que Dieu, en le créant, a doté d'une puissante sonorité...
Seigneur Dieu tout puissant, regardez maintenant d'un oeil propice cet instrument formé de plusieurs sortes de métaux ; sanctifiez-le, ... et qu'il annonce la même vérité que proclamèrent jadis les clochettes suspendues à la tunique du grand prêtre Aaron, afin que par cet instrument sonore que nous vous dédions soit annoncé le moment d'entrer dans votre maison et soient groupés les fidèles pour la louange et la prière..."

Mon baptême

Jamais je n'oublierai, dussé-je avoir mille ans, un certain dimanche ensoleillé de juillet 1779.
Je trône devant le choeur de l'église. Les jeunes filles m'ont couronnée de fleurs et revêtue d'une robe blanche. Je suis belle comme une jeune mariée et qu'il est beau, le clocher où on me suspendra demain ! On accourt des villages voisins. Le clergé est bien représenté. L'église richement ornée. Ma voix mêle ses accents aux sons de l'orgue. On chante. On prie. On honore et loue la Sainte Trinité, la Sainte Vierge, Saint Fiacre et Saint Sébastien auxquels je suis dédiée. Leurs noms figurent sur ma robe d'airain. Un orateur fait le serment de circonstance.
JOIE ! JUBILATION ! Mes parrains et marraines distribuent quelques friandises. On me bénit. On remercie le ciel. On est fier de moi et moi aussi, je suis fière de moi.

LES PÉRIPÉTIES ET LES AVENTURES DE NOTRE PETITE CLOCHE

La révolution française et son œuvre

Sous les vieilles solives en coeur de chêne, à l'ombre des ardoises grises, là haut dans mon clocher, il m'arrive de faire la chasse aux souvenirs. En voilà trois qui passent. Ils se ressemblent comme des frères. Trois arrêts sur image pour vous les conter.

Presque toutes ont disparu, fêlées et rejetées à la fonte pour être réincarnées en d'autres, détruites par la fureur populaire au moment de la révolution ; converties en canons en 1793. Un décret du 23 juillet 1793 ordonnait qu'on confisque partout deux cloches sur trois.
Une loi prescrit la fabrication de monnaie avec le métal récupéré. Un peu partout en Lorraine, on tergiverse, on se rebiffe, on refuse de nous livrer.
Les habitants, en général, tiennent à nous comme à la prunelle de leurs yeux.
Le décret du 23 juillet 1793 a raison des récalcitrants : il est décidé de convertir les cloches en canons et de n'en laisser qu'une dans chaque paroisse... Eh oui ! c'était le grand séisme de la révolution et un certain "Guillotin" venait d'inventer une bien vilaine machine qui semait la terreur. Mais passons ! vous avez deviné que la rescapée, ce fut moi.

Au XIXe siècle, notre effectif est renouvelé. Il arrive fréquemment qu'on se serve, avec l'aimable autorisation des princes du métal, d'anciens canons.

La grande guerre 1914-1918

Le 1er mars 1917.
La Moselle faisait partie de l'empire germanique. Une ordonnance venant de BERLIN décide de confisquer les cloches de tout l'empire.
Cette saisie remue profondément l'âme lorraine. Que de beauté va passer au creuset ! 800.000 kg de cloches sont ainsi transformés en canons. 250.000 kg sont sauvés. Les 650 kg de votre servante font partie de cette dernière catégorie.

Le sort de nos cloches pendant la guerre 1939-1945

Jamais 2 sans 3. Le renouvellement des sonneries se fait rapidement à partir de 1919.

En 1939, un certain "Adolf HITLER" décide une nouvelle confiscation. Même but, même scénario. Le tribut des cloches à la dernière guerre mondiale fut plus lourd encore. Selon les statistiques officielles, les plus soigneusement établies, on a dénombré, dans les seuls départements du HAUT RHIN et du BAS RHIN, 350 cloches détruites, représentant au total 275 tonnes de bronze, et dans les seuls départements de LORRAINE, 800 cloches détruites, représentant au total 800 tonnes.

Me voilà seule dans mon clocher pour la troisième fois. Pas pour longtemps : en 1947, sous GUERSING Jean-Pierre, maire, et BRUNAGEL Henri, curé, deux nouvelles cloches sont acquises et installées.

"Que la tristesse accable les âmes
Une seule cloche tinte à coups espacés...
Que la joie soulève les coeurs,
Toutes se mettent à sonner ensemble, à la volée !..."