La où d'un pointillé rouge une frontière sépare France et Allemagne, là où un sol bosselé et pierreux obligea des générations de manants à gagner péniblement leur pitance, là où la mer recouvrit pendant plus de 100 millions d'années un minuscule point de la planète, là, naquit il y a quelques siècles, BERVILLER., situé, comme j'ai dû l'apprendre, par 49 degrés 16 minutes 17 secondes de latitude Nord (mesurée de partir de l'équateur) et 6 degrés 38 minutes 49 secondes de longitude Est (à partir du fameux méridien de Greenwich). Une promenade à travers les millions d'années de son histoire géologique nous apprend que le sous-sol de la région s'est formé à l'époque du trias qui débuta il y a 230 millions d'années.

Une mer appelée Téthys

Une mer appelée Téthys, dont la Méditerranée actuelle est un reste, s'étendait jusqu'à l'Himalaya. Elle pénétra dans ce qui est devenue notre terre par la porte de Bourgogne, se retira, puis revint selon les fantaisies du climat et des poussées tectoniques. Jouant ainsi des va-et-vient dont chacun dura des millions d'années, elle enfanta un sous-sol généreux fait de grès et de calcaire. C'est ainsi qu'à Berviller on peut dénombrer plus de cinquante anciennes carrières de pierres calcaires, deux carrières de grès et une vingtaine de sablières. Ces carrières furent pour certains Bervillérois un complément de revenus fort appréciable. Jusqu'au milieu du siècle dernier, on se servait exclusivement de la pierre calcaire pour la construction des maisons du village. Elle fut également extraite et vendue dans les localités voisines comme Merten et Creutzwald qui ne disposaient pas de ce matériau. Quand, entre fenaison et moisson par exemple, on disposait d'un peu de temps libre, les plus belles pierres chargées sur des voitures à chevaux prenaient la direction de Creutzwald où les clients étaient fort nombreux.

Un arrêt chez Schober

Les anciens se souviennent encore de ce commerce et racontent qu'entre les deux guerres il était encore très florissant. Maintes anecdotes sont restées ancrées dans la mémoire collective. Sur le chemin du retour, les chevaux, arrivés devant le café Schober de Merten, s'arrêtaient et se rangeaient automatiquement. C'était régulier comme le tic-tac d'une horloge. Il arriva même plusieurs fois que l'un ou l'autre de ces carriers ayant vidé trop de verres, regagnait péniblement sa charrette sur laquelle, à peine installé, il s'assoupissait. Mais les braves bêtes connaissaient le chemin et regagnaient sans encombre le village. Là, les plaisanteries des passants réveillaient le dormeur qui accueillait ces quolibets avec un sourire béat. Temps révolu. L'agglo a détrôné la belle calcaire et les carrières désertes sont devenues les témoins muets d'un monde disparu.

Le grès de la Weitz

Il est au lieu-dit " Weitz " un trou béant creusé dans le ventre de la terre. Des milliers de mètres cubes d'un grès compact, jugé d'excellente qualité par les experts, y furent extraits. L'exploitation de cette carrière cessa probablement au début de ce siècle. Catherine Bur, une alerte nonagénaire, se souvient : " Mes grands-parents m'ont raconté que l'église de Differten en Sarre et le tunnel ferroviaire entre Hargarten et Téterchen furent construits avec le grès de la Weitz ". De la primitive roche de cette carrière sont également nés ces linteaux sculptés surmontant certaines portes de la région. Sueur et patience sont sous les ronces qui ont envahi ce lieu, comme en témoignent, encore bien visibles, les encoches taillées dans le roc. Plus bas le grès érodé a donné naissance à une quinzaine de sablières, matière première, destinée, avec chaux ou ciment, à la confection du mortier. Le progrès a sonné le glas de toutes ces carrières. Leur souvenir s'enlise dans les sables tristes de l'oubli. Elles rappellent cependant qu'il fut un temps où le cœur vieux et fatigué de l'histoire, la petite histoire d'un village, a battu en ces lieux.